Est-ce que quand on est mort, c’est …

Silver coin – Julia & Angus stone

“Cos I didn’t have the heart or strength to say
I’ll miss you when you’re gone”

Désagréable impression que pas mal de choses foutent le camp en ce moment. Beaucoup de questions, de doutes et en toile de fond : Elle. Ma grand-mère maternelle.

Je ne sais pas quel âge elle a exactement. C’est affreux, je crois que ça fait 10 ans que je lui en donne 60. Est ce que ça fait de moi un petit fils ingrat ? Son premier petit fils en tout cas. Son préféré aussi. Elle dira que non, qu’elle aime autant ses huit petits enfants – 3 “beaux camions” et 5 “princesses” mais j’aime à penser qu’il y a un lien particulier entre nous. On lui a décelé Alzheimer il y a quelques semaines, mais c’est pour un cancer qu’elle a été hospitalisée. Opération lundi 1er mars. Tout c’était vraisemblablement bien passé. On peut vivre normalement avec un rein en moins. VRAIsemblablement FAUX. 3 mars, les nouvelles sont mauvaises.  Elle ne peut voir personne. On attend quelques jours. Finalement, “Tu devrais aller la voir, on ne sait pas ce qu’il peut arriver” m’avait prévenu mon père. Dimanche, après un déjeuner imprévu dans l’appartement familial, je passe là-bas. Hopital privé (92). Je demande sa chambre. On me dit qu’elle est en soins intensifs, chambre 2049. Intensifs, le mot qui vous fait flipper et prendre conscience que c’est pas une blague. “Ascenceur, 2ème étage, traversez la passerelle”. A la fois pressé de la voir mais avec une peur au ventre de ce qui m’attend. En tout cas, elle ne m’attend pas. Je n’ai rien dit de ma visite. Entré dans sa chambre qu’elle partage avec une autre personne de son âge. Son âge que je ne connais pas. Une ambiance pesante, étouffante. Un mélange de produits aseptisant, de renfermé… rien de bon. Mon grand-père à son chevet, qui lui tient la main, les larmes aux yeux. Surpris de me voir. Choc. Elle est là. Complètement amaigrie, les traits tirés, les yeux presque vitreux, et ses cheveux… ses cheveux sans couleur. Je n’ai pas souvenir de les avoir vus comme ça la dernière fois. Des perfusions à travers lesquelles s’écoule un liquide blanc – on dirait du lait j’ai pensé sur le moment. Et là il faut cacher tout : sa surprise, sa tristesse, son inquiétude. Tout cacher avant qu’elle ne se rende compte. Avaler le nœud qui s’est formé dans  la gorge. Moi, bien incapable de dire plus qu’un ridicule “ça va ?” et un sourire pour subterfuge. Elle tente de parler. Elle n’y arrive pas. Alors elle chuchote des mots péniblement lancés entre chaque inspiration impossible. Je l’entends à peine et ai des scrupules à la faire répéter. Ca la fatiguerait encore plus. Alors je réponds de temps en temps au hasard, en espérant que ma réponse lui conviendra. Ca lui convient, trop fatiguée pour tenir une discussion de toute façon. Je ne reste pas longtemps. Elle est épuisée et complètement stone, incapable de se redresser et qui peine à parler. De toute façon, elle ne veut pas qu’on la voit comme ça. Je ne reste pas. En partant, je lui promet de repasser dans la semaine et lui fait promettre de ne pas faire de folies.  Un rire étouffé de sa part. Je sors de la chambre. Traverse la passerelle. Ascenseur. Rez-de-chaussée. Dimanche après-midi, je rentre à l’appart. Des souvenirs d’elle qui me demande “tu veux quoi pour le goûter ?”. “Du riz et du piment”, je lui répondais à huit ans. Des souvenirs d’elle qui me demande “Et avec ta copine ça va ?”. “Ca va, mais c’est pas la même que l’autre fois”. “Encore ?” et elle riait. Des souvenirs. Du vide.  Les médecins qui disent qu’elle ne passera pas le week-end. L’impression d’être confronté à ça comme pour pour la première fois.

Et cette question : Est ce que quand on est mort, c’est pour toute la vie ?

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